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Histoire de l'art

Rouen, la cathédrale que Monet a peinte une trentaine de fois

En 1892 et 1893, Claude Monet s'installe face au portail de la cathédrale de Rouen et le peint encore et encore, à toutes les heures. Ce qu'il poursuivait n'était pas la pierre, mais ce qui passe dessus.

14 octobre 2026

Émile Tatin, « Vue de la cathédrale de Rouen »
Émile Tatin, « Vue de la cathédrale de Rouen ». Mise en scène numérique : cadre et décor de présentation.

Trois fenêtres face au portail

Monet arrive à Rouen au début de février 1892. Ses deux premières toiles montrent la cour d'Albane, au nord-ouest de la cathédrale. Très vite, il cherche un poste d'observation face à la façade, et le trouve chez les commerçants de la place.

Il travaille d'abord au 31 de la place de la Cathédrale. Des travaux l'obligent à déménager : il s'installe alors dans le salon d'essayage d'une boutique de lingerie et de modes tenue par Fernand Lévy, dans l'ancien Bureau des Finances, l'actuel office de tourisme. Les six dernières toiles naissent dans le magasin de nouveautés d'Édouard Mauquit, au 81 rue du Grand-Pont, un immeuble aujourd'hui détruit. On imagine la scène : un peintre et ses chevalets entre les essayages, le nez à la vitre.

Il y a deux campagnes, de février à avril 1892 puis de février à avril 1893. Les toiles sont ensuite reprises dans l'atelier de Monet en 1894, et beaucoup portent cette date.

Combien de cathédrales ?

Le compte exact varie selon les sources. L'article Wikipédia en français parle de 30 tableaux, sa version anglaise de « plus de trente », et le musée des Beaux-Arts de Rouen, qui en conserve une, de « pas moins de vingt-huit vues ». L'écart tient sans doute aux toiles qu'on rattache ou non à l'ensemble ; il ne change rien à l'essentiel.

Car le sujet ne bouge pas : c'est presque toujours le portail occidental, vu de tout près, sous des angles et à des moments de la journée différents. Les titres suffisent à raconter la série : « Le Portail, soleil matinal », « Le Portail, temps gris », « Le Portail et la tour Saint-Romain, plein soleil ».

La lumière, pas le monument

Monet ne fait pas un relevé d'architecture. La pierre sculptée se fond dans une matière de peinture épaisse, qui change de couleur avec l'heure et avec le temps qu'il fait. Le monument reste, l'heure change, et c'est l'heure qu'il peint.

Georges Clemenceau l'a formulé mieux que personne : « Aussi longtemps que le soleil sera sur elle, il y aura autant de manières d'être de la cathédrale de Rouen que l'homme pourra faire de divisions dans le temps. » Autrement dit, la série pourrait ne jamais finir. Monet, lui, a choisi de s'arrêter.

Mai 1895, chez Durand-Ruel

En mai 1895, Monet choisit vingt de ses cathédrales et les expose à Paris chez son marchand, Durand-Ruel. Il en vend huit avant la fin de l'exposition. Degas, Cézanne, Pissarro et Renoir viennent les voir et les admirent.

Le 20 mai 1895, Clemenceau publie dans son journal, La Justice, un article intitulé « Révolution de cathédrales ». Il y parle d'une révolution faite sans un coup de feu, et presse le président de la République, Félix Faure, d'acheter la série entière pour la France, afin qu'elle ne soit pas dispersée. Il n'est pas suivi : les toiles se trouvent aujourd'hui dans plusieurs musées, dont Orsay, le Metropolitan Museum de New York, la National Gallery de Washington et le musée des Beaux-Arts de Rouen. L'article scelle en revanche une amitié entre les deux hommes, qui durera jusqu'à la mort de Monet en 1926.

Une autre cathédrale, vue de la rue

Notre catalogue présente une « Vue de la cathédrale de Rouen » signée Émile Tatin, une huile sur panneau qui regarde le même monument tout autrement. Ici, pas de portail en gros plan : on est au fond d'une rue étroite, bordée de maisons à pans de bois. Des passants marchent sur les pavés, et la tour de la cathédrale se dresse au-dessus des toits.

Monet collait son regard à la façade jusqu'à la dissoudre dans la lumière. Tatin la remet à sa place, dans la ville, telle que la voit celui qui y habite ou qui la traverse : un repère familier au bout de la rue. Deux façons de regarder Rouen, l'une n'efface pas l'autre.

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