Huile sur toile ou sur panneau : ce que le support raconte d'un tableau
Avant de regarder ce qui est peint, on peut se demander sur quoi c'est peint. Planche de bois, toile tendue, carton : le support d'un tableau garde la trace d'une époque, d'une manière de travailler, parfois d'un voyage.
21 octobre 2026

Le bois, premier support du tableau
En Italie, les peintres utilisaient le plus souvent un bois local, en premier lieu le peuplier, mais aussi le châtaignier, le noyer ou le chêne. La Joconde de Léonard de Vinci en est l'exemple le plus célèbre : une huile sur panneau de peuplier de 77 × 53 cm.
Plus au nord, les primitifs flamands peignaient sur du chêne. Le bois local étant venu à manquer dès le début du XVe siècle, la plupart des grandes œuvres des anciens Pays-Bas sont peintes sur du chêne de la Baltique, souvent polonais, abattu au nord de Varsovie et acheminé par la Vistule. Le Portrait des époux Arnolfini de Jan van Eyck, daté de 1434 et conservé à la National Gallery de Londres, est ainsi peint sur un panneau de chêne fait de trois planches verticales.
Avant de peindre, on recouvrait le bois de couches successives de gesso, chacune poncée avant la suivante, parfois jusqu'à quinze, pour obtenir une surface lisse et dure que l'on compare volontiers à de l'ivoire.
Venise et l'arrivée de la toile
En Italie, la toile prend le pas sur le panneau dans la première moitié du XVIe siècle. Le mouvement est mené par Mantegna et par les peintres de Venise, ville qui produisait alors la meilleure toile, celle des voiles de bateaux. Les premières toiles étaient en lin, un tissu solide qui convient particulièrement à la peinture à l'huile.
Aux Pays-Bas, le passage prend environ un siècle de plus, et le panneau reste courant dans le nord de l'Europe même après que la toile, moins chère et plus facile à transporter, est devenue le support principal. Le jeune Rubens préférait encore le bois pour la précision qu'offre un support parfaitement rigide, et bien des peintres hollandais du Siècle d'or, Rembrandt à l'occasion, choisissaient le panneau pour leurs petits formats.
Au XIXe siècle, la peinture sort de l'atelier
En 1841, John Goffe Rand, portraitiste américain installé en Angleterre, fait breveter un tube de peinture souple en métal : le brevet américain, numéro 2 252, date du 11 septembre 1841. C'est la maison anglaise Winsor & Newton qui commercialise l'invention. La couleur se conserve désormais sans sécher. Selon son fils Jean, Renoir estimait que sans les couleurs en tubes, il n'y aurait eu ni Cézanne, ni Monet, ni Sisley, ni Pissarro, ni rien de ce que les journalistes allaient appeler l'impressionnisme.
Peindre dehors, c'est tout porter avec soi, souvent sur de longues marches. Les boîtes à pochade, qui rangent couleurs et palette et dont le couvercle sert de support, accueillent aujourd'hui encore des surfaces qui dépassent rarement 50 cm. Les études peintes en plein air entre 1780 et 1870 par Corot, Constable, Turner ou Rosa Bonheur sont souvent à l'huile sur papier, sur carton ou sur panneau, dans des formats d'une vingtaine de centimètres. À Melbourne, en 1889, une exposition entière réunit même 183 « impressions » peintes en plein air sur des couvercles de boîtes à cigares, dont beaucoup mesuraient 9 × 5 pouces.
La petite Vue du port d'Alger de Louis Taverne, huile sur panneau de 15,5 × 22 cm, appartient à cette famille de formats qui tiennent dans une boîte. Nous ignorons où et comment elle a été peinte ; son support et ses dimensions rappellent simplement que le bois n'a jamais quitté les ateliers.
Ce que le support change
Avec le temps, un panneau peut se voiler et se fendre ; depuis le XIXe siècle, quand des techniques fiables ont été mises au point, beaucoup ont été transposés sur toile ou sur des supports modernes.
Les craquelures, ce réseau de fines fissures dans la couche peinte, peuvent naître du séchage, d'un choc, du vieillissement. Elles ne dessinent pas les mêmes motifs selon le support : sur les panneaux flamands des XVe et XVIe siècles, elles suivent plutôt le fil du bois, en segments droits ; sur les panneaux italiens de 1300 à 1500, elles le coupent perpendiculairement, en lignes dentelées. Les craquelures authentiques sont irrégulières, tandis que celles que l'on provoque artificiellement paraissent en général uniformes.
Le chêne rend aussi service aux historiens : ses cernes de croissance permettent de le dater. Sur 250 tableaux des XIVe-XVIIe siècles analysés entre 1971 et 1982, la dendrochronologie a permis d'en dater 85 à 90 %. Elle fonctionne mal, en revanche, sur le peuplier italien, aux cernes trop irréguliers.
Comment le reconnaître
Le plus simple est de retourner le tableau. Une toile est tendue sur un châssis, une armature en bois qui la maintient : au revers, on voit le tissu. Un panneau est une plaque rigide : au dos, on voit le bois ou le carton, sans tissu tendu.
Le revers garde souvent d'autres indices : marques de fabricants, cachets, étiquettes de marchands de couleurs. On y relève par exemple les noms de Binant, Bourgeois Aîné, Lefranc & Cie ou Gustave Sennelier, sur des exemples datés de 1862 à 1904.
Dans notre catalogue, Mont Irvine, Tobago de Margaret Williams, peint en 1983 à l'huile sur panneau (41 × 51 cm), rappelle que le bois a traversé le XXe siècle, tout comme la petite Nature morte florale d'Odette Midorge, huile sur bois de 23,3 × 16 cm. Retournez un tableau : son dos raconte souvent autant que sa face.

