Voir les œuvresEN
← Le Magazine
Histoire de l'art

Chez Nadar, 1874 : ce qui s'est vraiment passé à la première exposition impressionniste

Le 15 avril 1874, trente artistes accrochent eux-mêmes leurs toiles dans un atelier du boulevard des Capucines, en dehors du Salon officiel. Un mois plus tard, ils ont gagné un nom, et perdu de l'argent.

7 octobre 2026

Pierre Prins, « Berge du quai d'Orsay », 1876
Pierre Prins, « Berge du quai d'Orsay », 1876. Mise en scène numérique : cadre et décor de présentation.

Une société plutôt qu'un jury

Tout commence par une déception. Au Salon de 1873, des artistes dont les travaux ont été refusés se plaignent des choix conservateurs du jury. Plutôt que d'attendre une nouvelle sélection, quelques-uns décident de s'organiser eux-mêmes.

Le 27 décembre 1873, ils signent la charte d'une « Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs ». L'outil est modeste et pratique : une coopérative. Camille Pissarro contribue à en rédiger les statuts en s'inspirant, détail savoureux, du syndicat des boulangers de Pontoise. La société touche 10 % de toute vente réalisée par ses membres.

35, boulevard des Capucines

Il faut un lieu. Ce sera le 35 boulevard des Capucines, à Paris, dans les ateliers du photographe Nadar. Celui-ci vient de les quitter pour un local plus grand, rue d'Anjou : les pièces sont libres.

L'exposition ouvre le 15 avril 1874 et ferme le 15 mai. Trente artistes y participent, et le catalogue numérote 165 œuvres. On y croise des noms que l'histoire retiendra, Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley, Cézanne, Berthe Morisot, à côté de peintres aujourd'hui presque oubliés. L'entrée coûte un franc, le catalogue cinquante centimes. L'événement n'a même pas de titre officiel : c'est la presse, après coup, qui le baptisera.

Le Charivari et un mot lancé pour moquer

Le 25 avril 1874, le journal satirique Le Charivari publie un compte rendu signé Louis Leroy, intitulé « L'Exposition des impressionnistes ». Leroy y raconte sa visite sous forme de dialogue, sur le ton de la farce. Sa cible favorite est un tableau de Claude Monet, numéro 98 du catalogue : « Impression, soleil levant ».

Le mot « impression » devient sous sa plume une étiquette. C'est la première utilisation connue du terme « impressionnistes » pour désigner ces peintres. Le nom est péjoratif, il est popularisé par un journaliste qui se moque, et il s'impose pourtant, bien souvent contre l'avis des artistes eux-mêmes. Il arrive qu'une moquerie survive plus longtemps que son auteur.

Le bilan : 3 500 visiteurs et une dette

Côté fréquentation, l'aventure est discrète. L'exposition reçoit environ 3 500 visiteurs en un mois. À titre de comparaison, le Salon officiel en attire alors environ 400 000. Une dizaine de toiles seulement trouvent preneur.

Les comptes ne suivent pas. Le 17 décembre 1874, la société réunit une assemblée de liquidation : quatorze membres sont présents, deux se sont excusés. Pour éponger les dettes et reconstituer la caisse, chaque membre doit verser 184,50 francs. La coopérative née un an plus tôt est liquidée en décembre 1874. Le nom, lui, est resté.

Le signataire qui n'a pas exposé

Parmi les fondateurs de la société, plusieurs sources citent un peintre parisien, Pierre Prins (1838-1913). Son nom ne figure pourtant pas parmi les trente exposants. La raison tient en une commission oubliée : sa femme étant malade, Prins part pour Namur et confie douze toiles à un ami d'enfance, le sculpteur Émile Philippe Scailliet, chargé de les remettre à Alfred Sisley pour qu'il les dépose chez Nadar. Scailliet oublie. Prins n'exposera jamais avec les impressionnistes. Le couple, lui, revient à Paris dès 1875, et le peintre poursuit son chemin, à l'écart du groupe.

Nous racontons son histoire en détail dans un article dédié, « Pierre Prins, l’invité manquant de 1874 ». Et notre catalogue présente l'une de ses toiles, « Berge du quai d'Orsay », peinte en 1876, deux ans après le rendez-vous manqué du boulevard des Capucines.

À la galerie

L'œuvre